Lettre de Madame de Sévigné
à Madame de Grignan


Charmes de l'hiver

aux Rochers, mercredi 28 décembre 1689

[...] Nous avons eu ici les plus beaux jours du monde jusqu'à la veille de Noël : j'étais au bout de la grande allée, admirant la beauté du soleil, quand tout d'un coup je vis sortir du couchant un nuage noir et poétique, où le soleil s'alla plonger, et en même temps un brouillard affreux, et moi de m'enfuir.

Je n'ai pas sorti de ma chambre et de la chapelle jusques à aujourd'hui, que la colombe a apporté le rameau : la terre a repris sa couleur, et les arbres qui étaient couverts de fenouil confit, sont comme à l'ordinaire ; et le soleil ressortant de son trou fera que je reprendrai aussi le cours de mes promenades ; car vous pouvez compter, ma chère bonne, puisque vous aimez ma santé, que quand le temps est vilain, je suis au coin de mon feu, lisant et causant avec mon fils et sa femme.

N'avez-vous point remarqué, comme nous, que les jours n'ont point été si courts qu'à l'ordinaire ? Il y a trois ou quatre ans que je l'entends dire à Paris. L'abbé Tetu en avait parlé à l'Observatoire, et disait qu'à cinq heures la nuit était fermée autrefois, et qu'à présent on lisait encore à cinq heures. Nous avons tellement éprouvé cette vérité ici, où rien ne nous distrait, que tous les jours, à cinq heures, mon fils lit encore, et le jour ne finit qu'à cinq heures et demie : voilà, ma chère bonne, un vrai discours pour remplir une lettre sans réponse. [...]

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